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Médiathèque départementale des Deux-Sèvres

Régis Jauffret

6 thèmes | 17 oeuvres
Alors que se tient, du 20 au 23 mars, le Salon du Livre de Paris, nous avons invité l’écrivain Régis Jauffret à nous proposer son parcours en quinze œuvres. Il fait partie de ces auteurs qui possèdent une inébranlable foi en la liberté de l’objet littéraire. Il ne cesse, depuis trente ans, de prendre les lecteurs à contre-pied, passant du roman au long cours au format de la micro-nouvelle, puisant dans le réel - et le fait-divers - pour jouer ensuite sur le fil de l’onirisme et de l’étrangeté, flirtant presque avec le fantastique. Son dernier opus, "Bravo", présenté comme un « roman mosaïque », est un vivier d’histoires courtes qui mettent en scène la vieillesse, avec ses tourments, ses joies et ses outrances, bref, ses « péripéties » plus ou moins drôles, tragiques ou pathétiques.

« Raconter une histoire »

J’ai toujours écrit des romans où il se passait quelque chose, un assassinat, un vol… Je pense qu’on peut écrire avec des histoires où il ne se passe rien, mais je ne le fais pas, peut-être par manque de confiance en moi : j’aurais peur de ne pas intéresser les lecteurs. J’ai toujours été loin de cette littérature-là. On disait le « Nouveau » roman, mais je trouvais ça déjà tellement vieux ! Moi, raconter des histoires m’a toujours obsédé et je ne sais pas vraiment faire autre chose.

Les Trois Mousquetaires

La construction romanesque par excellence, je pense que c’est Dumas, peut-être plus que Balzac. Une construction qui lui permet de faire valser l’histoire. Il y a cet incroyable mouvement. Je ne l’avais pas lu jusqu’à il y a quelques années, et j’ai beaucoup appris de ces lectures. On parle toujours des "Trois Mousquetaires", mais je les citerais tous. Il laboure toute l’Histoire, en remontant de Louis XIII et Mazarin, et c’est toujours merveilleux et assez vertigineux.

Bravo

Il n’y a pas eu de travail préparatoire, pour ce livre. Ce sont des histoires contemporaines, et qui ne sont liées que par une chose : la vieillesse. Parler de ce qu’on écrit, ça n’est pas évident, mais les vieux, on peut toujours en parler, car il y a toujours des anecdotes autour de la vieillesse. Quoi qu’il en soit, quand on écrit, ce qui domine, c’est l’impossibilité de l’arrivée, et écrire, pour moi, c’est finir par y arriver… Ces histoires, je les ai réécrites quinze ou vingt fois. Ma seule philosophie, c’était la nécessité d’y arriver, je ne pensais pas au reste. C’est comme quand on escalade une montagne, il faut parvenir au sommet, c’est tout, et l’histoire de l’alpinisme ne peut pas grand-chose pour vous.

Eraserhead

C’est un film dingue, inclassable et atypique, qui sort de l’histoire du cinéma en général, et de celle de David Lynch en particulier, puisqu’il n’a plus jamais rien fait de semblable ensuite. J’aime bien Lynch. C’est assez drôle, parce qu’on n’y comprend rien. À la limite, "Eraserhead", c’est celui qu’on comprendrait le mieux... On peut les revoir autant qu’on veut, les autres, on ne comprendra pas davantage, et je crois que ce n’est pas le but.

Bandes-son

J’ai écouté Genesis, le Velvet Underground, Lou Reed… C’était aussi une époque où certains groupes bricolaient avec l’électronique d’alors, et c’est souvent ce qui a le plus mal vieilli. Par exemple, Yes, avec leurs synthés, ça s’écoute encore ? C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui, je n’écoute plus grand-chose ; parfois London Grammar, mais ça aurait pu être fait il y a trente ans. Le punk, c’était pas très élaboré, même si j’aimais bien les Clash, qui étaient de vrais musiciens. C’était dingue aussi cette obsession des punks pour la quincaillerie nazie, comme chez Joy Division - ne serait-ce que dans le nom du groupe.

The End

Nico, je l’avais vue, en solo, sur scène, à Marseille. Où j’avais aussi vu John Cale, d’ailleurs. Elle apparaissait dans de ces états ! Elle était connue grâce au Velvet Underground - que j’aimais bien, ainsi que Lou Reed, y compris sa carrière solo - mais elle était surtout, pour moi, l’égérie de Philippe Garrel, et on la voyait donc aussi dans ses films. C’était un grand personnage, un grand fantasme de l’époque.

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Wyatt, c’était extraordinaire d’inventivité, et sacrément complexe. Ce qui était à la mode, c’était l’audace. Ce qui reste aujourd’hui, c’est ce qui avait moins d’audace, comme Lou Reed. Trop classique, avec l’orchestration basse-guitare-batterie. "Rock Bottom", c’était assez unique, on ne sait même pas trop comment il a fait.

Unknown Pleasures

J’avais photographié le chanteur, Ian Curtis, aux Bains Douches. Il n’aimait pas se faire photographier, mais il avait accepté, il était descendu au bar pour ça mais, à l’arrivée, je n’avais rien sur la pellicule. Je l’avais aussi pris en photo sur scène, il était complètement en contre-jour et ça n’était pas terrible, mais j’avais réussi à placer la photo à "Rock & Folk". Et il s’est pendu quinze jours plus tard, je crois... Il faut dire qu’il avait l’air assez désespéré.

Contre les diktats du goût

Il y avait beaucoup de gens, dans les années 1970, qui abordaient la littérature après en avoir eu une approche extérieure, par l’appareil critique. Ce qui était obsessionnel, à l’époque, c’était Roland Barthes, même s’il ne participait pas lui-même à cet ostracisme. Pour écrire, il faut se tenir loin de la critique littéraire, des goûts et des modes. Quand on écrit, on ne maîtrise plus grand-chose : ce que je crois que je vais écrire, ce n’est finalement pas ce que je fais, et une fois qu’on a écrit, les autres vous parlent de votre roman d’une façon totalement différente de ce que vous ressentez vous-même.

Rocambole

J’ai un faible, aussi, pour ce genre d’œuvres imposantes. J’ai découvert "Rocambole" assez récemment, et ça m’a beaucoup influencé. Il y a une liberté totale et absolue de l’auteur. On est presque dans du cinéma moderne, voire dans du dessin animé, où les personnages vous disent : « "On ne l’a pas reconnu parce qu’il était déguisé en femme." » Ou bien : « "Il s’est éteint, alors on l’a pris pour un noir." » Le soir, il apparaît en femme ; la journée, il est cocher, et ça ne pose aucun problème. "Rocambole", c’est cette magie qu’on trouve dans le roman dit « "populaire" ».

Don Quichotte

J’ai été bouleversé par ce livre que tout le monde croit avoir lu, mais n’a en vérité jamais lu. "Don Quichotte", c’est quasiment l’invention du mélo : c’est tellement douloureux... Et je ne pense pas que ce soit daté, car à l’époque où ça a été écrit, ça l’était déjà, puisqu’il parle d’un temps passé.

  Livre Fiction
Don Quichotte de la Manche
Auteur: Cervantes Saavedra, Miguel de (1547-1616)
Edition: Seuil
Collection: Points

Le Passager de la pluie

Ce qui est intéressant, c’est que ce film, à mon avis, n’est plus regardable... Marlène Jobert y joue le rôle d’une femme-enfant, avec sa façon de parler, et ça, ça n’existe plus : je me suis rendu compte que la femme-enfant était morte et enterrée, que ce n’était même plus un personnage répertorié, de nos jours. Pourtant, c’est une bonne actrice, Marlène Jobert, et le film était censé être extraordinaire, à l’époque, mais ça n’est pas la question. Avec ces films, on se rend compte de ce qui disparaît. C’est très étrange, je me suis dit : « "Tiens, la femme-enfant, voilà quelqu’un qui n’existe plus"... ».

Le fait divers et le réel

J’aime puiser dans le réel, parce qu’on ne peut rien imaginer qui ne soit pas réel. C’est davantage le réel que le fait divers qui m’intéresse. D’ailleurs, je n’ai jamais été fan de roman policier. Je suis même réfractaire. Ça tient peut-être à l’écriture. Simenon, j’ai essayé, ça se lit facilement, je trouve ça sympathique, mais je n’ai jamais perçu les abîmes de profondeur, je ne sais pas trop ce qu’on lui trouve.

Claustria

Ça n’est pas raisonné, mais les assassinats, ça m’a toujours intéressé. Ce qui me passionnait ici, au-delà du fait divers, c’était le réel. Le fait d’aller sur place et de voir les choses. Ce qui m’a le plus posé problème, c’était de mélanger l’enquête officielle aux renseignements que j’avais pu trouver et, au final, d’en faire une fiction plutôt qu’un document. Ce qui est extrêmement choquant, probablement. Ça n’avait jamais été fait, je crois, de mêler ainsi de la fiction avec des faits que tout le monde connaît, en y ajoutant des éléments qu’on découvre soi-même. Moi, c’est venu naturellement parce que je ne sais pas écrire autre chose que de la fiction.

Microfictions

J’avais mis « roman » sous le titre. Parce que j’ai un truc contre le « recueil de nouvelles » : ça signifie souvent qu’on regroupe des nouvelles déjà publiées un peu partout. Pour moi, ça relevait davantage de la chorale que du film à sketches. Le format court, c’est un travail de précision et de concision. Cela dit, je n’ai pas l’impression d’écrire différemment quand c’est court ou quand c’est long… La littérature devient quelque chose d’extravagant et d’anormal dans la longueur. Raconter une histoire en deux pages, comme je l’avais fait dans "Microfictions", c’est la norme ; le faire sur 500 pages, c’est complètement « anormal ». Ce qui est naturel, c’est le poème, l’aphorisme... Le roman, c’est un peu comme la symphonie ou l’opéra, c’est une folie, en réalité. Soit quelque chose d’extraordinaire, au premier sens du terme.

House of Cards

"On ne pourrait pas faire ça en France. Là-bas, c’est vraiment la Maison Blanche, et le Parti Démocrate et le Parti Républicain sont nommés. C’est une grande liberté, et ça donne une réalité aux choses. En France, on inventerait le Parti Populaire ou je ne sais quoi, pour ne pas dire le PS ou l’UMP, et à chaque fois qu’il y a une trame politique dans un film français, ça n’est pas crédible et c’est grotesque, parce qu’on ne parle pas des partis. Et ça n’est pas un détail : dans "House of Cards", on prend la réalité à bras le corps."

House of cards
CVS
House of cards
Auteur: Willimon, Beau
Edition: Sony Pictures Home Entertainment (prod.)

Littératures sans frontières

Les différences entre les pays, les singularités des littératures anglaise, irlandaise, américaine ou russe, je ne les ai jamais vraiment prises en compte. Peut-être parce que je n’ai pas une approche intellectuelle de la littérature. De la même façon que je ne saisis pas vraiment l’écart entre la philo et le roman, peut-être parce que j’ai fait deux ans de philo à Aix, et qu’il y avait une forme d’ostracisme, où tout ce qui était roman était un peu banni.

Ulysse

J’ai été très ému par les romans de Proust, Faulkner, Dostoïevski, Gogol ou Joyce. Des auteurs qu’on dit « compliqués ». Moi, j’abordais les choses assez simplement, hors de tout parcours intellectuel. Certes, "Finnegans Wake" est plus difficile qu’"Ulysse". On disait, sur Joyce, qu’il y avait un abîme par rapport à Balzac, mais moi je ne voyais pas les abîmes… Quand vous n’êtes pas prévenu de ce genre de choses, vous lisez ces auteurs en vous disant simplement qu’on va vous raconter une histoire.

Orlando

C’est très libre, Virginia Woolf ; c’est une écrivaine que j’ai adorée à l’extrême. J’aimais beaucoup ce personnage d’homme, Orlando, qui devient une femme ; où l’on passe d’un sexe à l’autre. Dans "Les Vagues", elle parvient à capter cette sensation du temps qui passe. Il y a encore cette espèce de folie quotidienne et ordinaire, dans "Mrs Dalloway", cette sorte de chose fragmentaire qu’on a dans la tête à tout moment, cette superposition d’états différents.

Roman ou « microfiction » ?

Ce qui fait le roman, c’est peut-être la « durée », par opposition à la poésie : je me demande même si ce ne serait pas la définition du roman, au départ, qui serait liée à la longueur de l’œuvre. Quand c’est long, c’est quand même plus difficile, car il y a la question du souffle. Quand on est dans un format court, on est davantage « à deux dimensions ». C’est un gros animal, le roman, il faut que tous les organes fonctionnent. Je fais des textes courts, fragmentaires, mais des livres comme "La ballade de Rikers Island" ou "Claustria" sont, eux, de grosses mécaniques. L’intérêt, c’est quand il y a une œuvre par-dessus l’œuvre.

À la recherche du temps perdu

"Quand je pense à mon dernier roman, "Bravo", à ces histoires sur la vieillesse, je pense inévitablement à Proust. Notamment à une phrase de "À la recherche du temps perdu", à la fin, quand tout le monde est vieux : « "Il semblait qu’il y eût avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans la brume." » Autrement dit, à partir d’un certain âge, on est tellement vieux qu’on n’en sort plus ! Proust, que j’ai lu adolescent, est important, pour moi. Ça vous suit des années, ça dure longtemps, ça se pose par strates, un peu comme Dostoïevski."

Claustria

Ça n’est pas raisonné, mais les assassinats, ça m’a toujours intéressé. Ce qui me passionnait ici, au-delà du fait divers, c’était le réel. Le fait d’aller sur place et de voir les choses. Ce qui m’a le plus posé problème, c’était de mélanger l’enquête officielle aux renseignements que j’avais pu trouver et, au final, d’en faire une fiction plutôt qu’un document. Ce qui est extrêmement choquant, probablement. Ça n’avait jamais été fait, je crois, de mêler ainsi de la fiction avec des faits que tout le monde connaît, en y ajoutant des éléments qu’on découvre soi-même. Moi, c’est venu naturellement parce que je ne sais pas écrire autre chose que de la fiction.

Microfictions

J’avais mis « roman » sous le titre. Parce que j’ai un truc contre le « recueil de nouvelles » : ça signifie souvent qu’on regroupe des nouvelles déjà publiées un peu partout. Pour moi, ça relevait davantage de la chorale que du film à sketches. Le format court, c’est un travail de précision et de concision. Cela dit, je n’ai pas l’impression d’écrire différemment quand c’est court ou quand c’est long… La littérature devient quelque chose d’extravagant et d’anormal dans la longueur. Raconter une histoire en deux pages, comme je l’avais fait dans "Microfictions", c’est la norme ; le faire sur 500 pages, c’est complètement « anormal ». Ce qui est naturel, c’est le poème, l’aphorisme... Le roman, c’est un peu comme la symphonie ou l’opéra, c’est une folie, en réalité. Soit quelque chose d’extraordinaire, au premier sens du terme.

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